30 juillet 2016

Haïti: La République des zombis

Dans les pratiques culturelles haïtiennes, particulièrement le vodou,  les zombis sont en général des personnes victimes de sortilèges. Ayant perdu toutes ses facultés mentales, sa conscience, son humanité, l’individu zombifié n’a plus de contrôle sur lui-même. Il se trouve à la merci de son gourou qui lui fait exécuter à  la lettre ses moindres caprices. Ce mythe est tellement approfondi qu’on finit par l’accepter pour vrai. De fait, les haïtiens ont plutôt tendance à se comporter, de la même manière, comme des zombis. Et, ils sont nombreux ! Croyez-moi, le thème peut résonner fort, mais ce n’est guère de trop pour qualifier certains comportements.

Comme  je viens de le souligner, le zombi n’a pas de conscience. Il n’associe aucune valeur à son existence, voire son entourage. Il n’a aucun jugement. Le bien et le mal se confondent, car pour lui, il n’y a pas de limite. On retrouve les zombis au sein de toutes les classes sociales en Haïti.

Au bas de l’échelle, on trouve des zombis endurcis et condamnés. Ils acceptent tout ce qu’on leur offre. Ils vivent au jour le jour sans un plan de journée, voire un projet pour le lendemain. Ils restent figés et attendent. D’un côté, ils espèrent l’aide humanitaire : un peu de  sinistré, de la santé au rabais, des kits scolaires et autres. Tout ce qu’ils demandent pour assurer leur petite vie. De l’autre, ils prient pour que l’une des autorités installe son cortège dans le quartier pour leur filer quelques billets en guise de « remerciement ». Et c’est déjà beaucoup ! Qu’ils moisissent dans un taudis, ne mangent rien pendant 48 heures ou portent les mêmes habits pendant une semaine, ils s’en foutent. Quand les élections arrivent, ils vont voter pour les mêmes personnes car la décision de voter pour x ou y ne leur revient pas. De la volonté, ils en sont privés. On fait ce que dicte le chef et on tire ses 1000 gourdes. Qui dit mieux ? Ce sont les zombis typiques des démagogues. Vous les  rencontrez dans les rues 7/7 dans sept manifestations de tendances divergentes. Une fois leur ventre rempli, leur soif d’alcool et de cigarettes étanchée, ils sont prêts à faire n’importe quoi. Ils ignorent totalement qu’ils sont les principaux perdants en détruisant les biens de l’Etat.

Viennent ensuite une classe de zombis tout à fait spéciale. Ce sont les silencieux et les passifs. Ils sont, pour le peu, éduqués et émettent des réflexions très poussées – dans leur devoir ou sur le banc des facs- mais ne dénoncent rien.  Plus simplement, ils cautionnent, emmagasinent par peur de se faire indexer. Un boulot ici, c’est important. On ne va pas laisser un mot, une expression, une phrase ou un discours détruire son rêve de trouver un travail dans la fonction publique. Critiquer n’est pas trop bien vu, ces zombis préfèrent trépasser dans cette situation chaotique au lieu de supporter quelqu’un avec un discours contraire au statu quo. Regardez la piteuse situation de l’Université d’Etat d’Haïti. Nous, les étudiants, qu’avons-nous fait ? Ils ont peur de perdre une session, une année. Peur d’être mal vus par les autres qui se sentent confortables, étant des privilégiés du système corrompu. Peur d’être appelés bandits de grand chemin. Mais ils sont là, ces zombis, à se plaindre tout bas que ça va mal mais refusent de signer une pétition. Des éternels observateurs taciturnes qui voient chuter la valeur de leur diplôme en restant les bras croisés. Ils rêvent d’un boulot qu’ils n’auront peut-être jamais si l’université ne change pas de cap.

Enfin, l’impensable classe des zombis marionnettes. Ils ont des postes importants mais ne travaillent pas pour leur compte. Ils prennent  de la dictée. Comme le zombi traditionnel est puni quand une tache est mal accomplie, ces zombis en costard perdent leur bureau au moindre faux pas. Ce sont des figurants qui exécutent des ordres. C’est le cas d’un président d’Haïti qui court le risque de se faire réprimander par la communauté internationale en cas de désobéissance ; des employés de l’Etat qui misent leur job, à temps vide mais à salaire plein, s’ils refusent d’accorder une faveur à la petite amie d’un parlementaire ou d’un juge trop enclin à interpeller un cadre du patronat.

Pour zombifier, selon certains, il suffit d’administrer une potion à quelqu’un en vue de lui infliger une mort clinique et après, lui donner l’antidote pour le réveiller avec la certitude que les facultés mentales seront altérées. Quand est-ce-qu’on t’a administré la potion ? T’es devenu zombi de ton plein gré ou c’était la seule issue ? En effet, la zombification est un processus et je crois qu’ici, le téléchargement remplit la barre à une vitesse supersonique. A combien de pourcent es-tu ? Je te conseille de ne pas dépasser le point de non-retour.

 

Berlie JOSEPH

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Commentaires

Pierre Richardd ETIENNE
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C'est un article très intéressant! Bon travail

Jean-Marc
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Ta plume n'a pas ete zombifiee ; ca se voit !!!

Etzer
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Félicitation pour ce texte

Arnaud
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Toutes mes félicitations!!! C'est un très bon beau texte. Je l'aime.

Junior ATHÉNUS
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Je trouve que c'est vraiment intéressant en termes de réflexion critique sur la société haïtienne.
Félicitation! Berlie!
Cependant j'ai deux remarques à te faire part. La première, sur les mots-clés: pratiques culturelles, zombi, classes sociales, etc. S'il y a un effort de définir ou d'expliciter la notion de zombi, les autres mots-clés par contre, ne sont pas explicités. Je pense qu'il serait de bon ton la prochaine fois de penser à définir clairement tes mots-clés, donc à construire clairement le cadre théorico-conceptuel de tes réflexions.
La seconde, sur la fraction qui, malgré vents et marrées, ose toujours affronter l'ordre établi en vue de poser les problèmes de l'UEH. Je pense qu'il fallait une pensée qui pense à cette fraction qui ne se comporte pas toujours comme des zombis, des aliénés, comme tu l'as si bien dit.
C'est super! Une fois de plus, félicitation!

Nicole Saint-Fleur
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Tu as fait une tres belle réflexion sur cette so cieté à savoir la notre. C'est à féliciter ma chére BJ